"Les tréfonds de la folie ou les méandres de la raison?
Avec son adaptation de «La Pensée» de Léonid Andreïev, Olivier Werner transpose sur la scène la frontière floue et très socialement établie qui sépare la folie de la raison.
Seul dans une pièce aux murs nus et aveugles, un homme silencieux arpente l’étroit espace qui lui est apparemment alloué. Le gris uniforme et terne de son vêtement associé à l’environnement ne laisse planer aucun doute: cet homme qui tourne et tourne encore, longeant les murs froids en cent et mille pas, ne peut être que prisonnier. Quand enfin il prend la parole, c’est pour s’adresser à «Messieurs les experts». Assis devant lui, le public, finalement silencieux, hypnotisé par son circuit elliptique et son extrême concentration, se voit attribuer ce nouveau rôle inattendu. Ainsi mobilisés, les spectateurs apprennent qu’ils sont présents en tant qu’experts médicaux invités à juger, au sein d’un asile psychiatrique, du sort de l’individu qui les apostrophe. Alors, asile ou prison à vie pour ce meurtrier? Est-il fou ou responsable de ses actes ce docteur Kerjentsev qui, le 11 décembre 1900, a tué son meilleur ami?
Pendant une heure trente, le personnage remonte le fil du temps et analyse littéralement de manière clinique la genèse de son meurtre. Face à ceux qui détermineront la nature de son cas, l’acteur Olivier Werner (alias le docteur Kerjentsev), établit les causes et les méthodes de ses agissements avant, pendant et après le meurtre.
Une autoanalyse subtile et cruelle. L’homme est sans conteste intelligent, abject, froid, dominateur et manipulateur. Au fil de son monologue, il plonge toujours davantage dans une folie qui frise la lucidité la plus claire... et inversement. Voici donc un jeu d’esprit troublant, une perte de repères inquiétante, une partition que manie avec beaucoup de souplesse et d’intensité Olivier Werner dans ce seul en scène. Une performance physique et psychologique avec cette interrogation: «Je suis qui? Un fou qui se justifie ou un homme sain d’esprit en train de se rendre fou? Aidez-moi, vous! Les grands savants! Que votre autorité fasse pencher la balance d’un côté ou de l’autre et qu’elle réponde à cette question terrifiante.»
«La Pensée» est tirée d’une nouvelle de l’auteur russe Léonid Andreïev (1871-1919). Photographe puis avocat, il a puisé dans les faits divers une part de son inspiration. Ses œuvres, lues et jouées, ont connu pendant un temps un certain succès, mais leur auteur tombe peu à peu dans un oubli qui le conduit à une tentative de suicide ratée. Olivier Werner a traduit et adapté «La Pensée» pour offrir cette interprétation exigeante et schizophrène. «Mais ne sentez-vous pas une chose étrange? Quand je vous démontre que je suis fou, vous me trouvez sain d’esprit et quand je vous démontre que je suis sain d’esprit, vous me prenez pour un fou.»
Afin d’installer encore davantage son public dans sa fonction d’expert et de juge, l’acteur accueille avant chaque représentation 10 spectateurs dans sa loge: «Comme le texte de la pièce est très parlé, très adressé, cet échange avant spectacle me permet de gommer la frontière qui les sépare de moi avant la représentation. Et puis cela permet de leur rappeler qu’au théâtre, l’échange est dans les deux sens."

L'ECHO - Mélanie Noiret - février 2015

"En 1900, à la veille de son procès, le Docteur Kerjentsev fait les cent pas dans cette cellule de confinement éclairée de manière blafarde. Calme et précis, il s’apprête à exposer aux experts venus l’ausculter, les raisons qui l’ont poussé à tuer son meilleur ami. Appliqué et presque bienveillant, l’homme décrit étape par étape son modus operandi: se faire passer pour fou, commettre l’irréparable et guérir en échappant « au châtiment légal ». Mais au fil de sa démonstration à la lumière changeante, c’est un être profondément troublé que nous découvrons, jaloux, incompris, misanthrope. Est-il l’homme sain d’esprit qu’il prétend être ou a-t-il finalement sombré dans la folie qu’il souhaitait singer? Sa confession va le troubler autant qu’elle impressionne le public. Le jeu d’Olivier Werner -traducteur, adaptateur et metteur en scène de ce spectacle- fascine. Le spectateur est pris d’effroi devant le souci calculateur de ce personnage et ses accès de colère contrôlée. Sans poétique inutile mais diablement bien écrit, le texte de Léonid Andreïev parvient à nous mettre en empathie autant qu’il fait diversion sur les arcanes troublées de ce personnage inquiétant."
METRO - Nicolas Naizy - février 2015

"Votre épine dorsale va en voir de toutes les couleurs. Malgré ses froides tonalités grises, La Pensée, d’après Leonid Andreïev, vous flanque toute une palette de frissons. Sobre et intimiste, le seul-en-scène fonctionne comme le plus captivant des thrillers.
Tout commence, pour ceux qui le souhaitent, dans la loge d’Olivier Werner. Là où d’autres plongent dans une concentration extrême, dans toutes sortes de rituels pour se conditionner au terrifiant passage sur le plateau, le comédien fait le choix inverse. Déjà habillé et maquillé de ce teint blafard qui n’augure rien de bon sur la santé mentale de son rôle, le comédien accueille, à 20 heures tapantes, une dizaine de spectateurs dans sa loge, démystifiant d’emblée ce sacro-saint refuge de l’artiste. En toute simplicité, et sur le ton de la confidence, il nous livre quelques clés sur le texte et le personnage qu’il s’apprête à endosser pendant une heure trente, comme on traverse un long et menaçant tunnel, dans lequel on n’a pas d’autre choix qu’avancer, quelles que soient les rencontres qu’on y fait.
L’idée est géniale parce qu’elle casse le mur entre son personnage et les spectateurs. Ce Docteur Kerjentsev, dont on va suivre le perturbant cheminement psychique, ce pourrait être nous. Cet homme, meurtrier aux motivations troubles, dont le basculement dans la folie se fait de manière presque imperceptible, ce pourrait être vous.
C’est l’impression qui persiste quand, assis plus tard
dans les premiers rangs, on découvre le parcours d’un homme, médecin arrogant et beau parleur, qui a tué son meilleur ami et se retrouve interné dans un hôpital psychiatrique. Depuis sa cellule, il s’adresse aux experts médicaux chargés d’observer son cas et d’écrire un rapport qui permettra de statuer sur son sort : l’asile ou la prison à vie.
Dans ce huis clos au décor métallique oppressant, il va serpenter dans le tortueux labyrinthe de sa propre pensée. A force d’appliquer la plus féroce lucidité à ses souvenirs et à la narration des faits, il va véritablement sombrer dans la folie. « Quand je démontre que je suis fou, vous me trouvez sain d’esprit, et quand je vous démontre que je suis saint d’esprit, vous me prenez pour un fou. »
C’est justement cette frontière poreuse, mouvante, entre folie et lucidité, qui rend la performance d’Olivier Werner fascinante. Des petits riens – un regard oblique, un sourire vaseux, un geste incontrôlé, un air de bête de cage – font sans cesse dérailler notre perception. Est-il fou ? A-t-il simulé la démence ? C’est une partition virtuose, dans une langue précise, ironique et tranchante, exigeante et passionnante, que déroule Olivier Werner, sorte de Hitchcock en plus bavard et retors."
LE SOIR - Catherine Makereel - février 2015

"Que voit-on ? Un animal en cage qui aurait le cerveau d'un génie humain ? Une rencontre au sommet entre un grand acteur et un texte à sa mesure !
Un homme est seul en scène, et le restera: l'acteur Olivier Werner. Il marche de long en large comme un ours en cage. Et c'est bien de cela qu'il s'agit. Il incarne véritablement un homme d'apparence "normale", un médecin, qui a commis un acte monstrueux et se trouve dans un lieu carcéral dont l'impression glaçante et opressante saisit dès l'entrée : des néons, un sol fait de grillage, une petite porte sans poignée, mais pas de quatrième mur; l'homme nous fixe parfois, s'arrêtant dans son va-et-vient hypnotique.
"Je perds la raison": une phrase toute faite, souvent entendue et... sans consistance car mon pauvre ami, l'as-tu jamais eue, "la Raison" ? Qu'est-ce que cette "Raison"? C'est ce que semble laisser comme conclusion ce bon docteur Kerjentsev, assassin de son meilleur ami, devant témoin, l'épouse de la victime.
Et ce n'est pas un cas acceptable d'euthanasie charitable. Pas du tout. Si Igniatievitch Kerjentsev a massacré un homme, c'est à la suite d'un projet longuement prémédité, soigneusement préparé. Assassin passionnel pour cause de jalousie, d'amour déçu ? Ou simulateur de génie, adepte du geste gratuit ? C'est loin d'être aussi simple !
Sans arrogance mais avec une bonne dose de narcissisme, il s'adresse aux spectateurs, en les désignant comme experts, ces experts médicaux chargés d’observer son état mental afin de rédiger un rapport circonstancié qui, ensuite, permettra à la Justice de statuer sur son sort. Est-il fou ou pas et risque-t-il l’asile ou la prison à vie ? Surprenant : il préférerait la prison pour, en bon scientifique qu'il est, y étudier le comportement des hommes ! L'asile consacrerait son état de folie, un diagnostic qu'il se refuse à poser sans auto-examen préalable !
Il utilisera alors ses capacités médicales pour se livrer à une longue intospection. Il voudra se souvenir du moindre détail, raconter les préliminaires de l'Acte fatal jusqu'à ses suites, explorer ses motivations les plus profondes, pour ensuite, tenter d'expliquer le fonctionnement et les mécanismes complexes de sa..."Pensée". Esprit fin, intelligence acérée, il désire mettre des mots, et des plus précis, sur ce qu'il ressent : culpabilité, lucidité, démence... À force de vouloir décortiquer, cerner le problème, il s'y perdra et son incarcération physique se transformera en prison mentale torturante.
Ce qui tient véritablement de la performance athlétique et d'un grand moment de création qui devrait exiger une concentration préalable, l'acteur les fait précéder d'un petit entretien décontracté dans sa loge avec une dizaine de personnes...
Olivier Werner est non seulement un acteur exceptionnel, mais il est encore son propre metteur en scène et il a traduit et adapté cette nouvelle de Leonid Andreïev qui a pour base huit feuillets attribués au Dr Kerjentsev.
Alors qu'il s'agit d'un flux de paroles, d'emportements et de passages à vide, d'errances et de fulgurances, l'acteur relève le défi d'un monologue d'une heure quarante dont on ne perd pas une seconde, avec une énergie et une présence tout bonnement époustouflantes."

RUE DU THEATRE - Suzanne Vanina - février 2015

"Olivier Werner explore l’enfermement mental dans son adaptation d’une nouvelle foudroyante de Leonid Andreïev, La Pensée. Avec cette œuvre, Werner signe le second volet du triptyque de FORAGE après After the end de Dennis Kelly et avant La coquille de Moustafa Khalifé. Aux yeux du metteur en scène-adaptateur-interprète, l’intérêt scénique du thème de l’enfermement réside dans l’énergie vitale et changeante qu’il mène à déployer. Dans un élan irrépressible de liberté, un homme en captivité tente d’échapper à sa détention par le mental, inévitablement.
Une sentence veut que les gens bien portants soient des malades qui s’ignorent. La parfaite santé ne serait donc qu’illusion. Le thème de la folie interpelle tant la frontière entre un esprit dit sain et aliéné s’avère floue. Ce constat éveille inquiétude et effroi chez le plus commun des mortels. Avez-vous un jour eu l’occasion d’observer les prémices d’une aliénation terrifiante chez vous-mêmes ou autrui ? La Pensée vous y invite. Auteur russe célèbre au début du XXe, Andreïev s’avère sonder comme personne les anfractuosités sombres de l’esprit. Maxime Gorki, son parrain, dit de lui qu’il était d’une effroyable perspicacité. Dans un journal qu’il tenait à vingt ans, Andreïev écrivit : “Je voudrais que les hommes blêmissent d’effroi en lisant mon livre, qu’il agisse sur eux comme un opium, comme un cauchemar, afin qu’il leur fasse perdre la raison, qu’on me maudisse, qu’on me haïsse, mais qu’on me lise... et qu’on se tue “.
Alors que les spectateurs s’installent dans la salle du Théâtre de Poche, la pièce a commencé. Dans un décor dépouillé (sol grillagé et éclairage au néon), le personnage tourne en cage en proie à ses réflexions. Sous la forme d’une plaidoirie attestant de sa santé mental, le Docteur Kerjentsev se prépare à s’adresser à un panel d’experts médicaux. Leur tâche consiste à statuer sur son cas : prison à vie ou internement. Le docteur, qui entretient une haute opinion de sa pensée, expose le plan méticuleux établi par ses soins pour fomenter l’assassinat du plus proche de ses amis. Au cours d’un monologue d’1h35, il s’entretient avec l’audience en ces termes “Messieurs les experts”. La lourde mission de jauger l’état mental du sujet incombe dès lors aux spectateurs.
La performance scénique d’Olivier Werner époustoufle tant les nuances d’expressions, tons et attitudes adoptées reflètent la conscience en perdition du Docteur ! La folie émerge à mesure que la pensée se déroule. Se perdra-t-on dans les méandres du discours d’un homme tentant bien que mal d’identifier une démence naissante ?
Double belle découverte : Production Forage et Leonid Andreïev !
À ceux qui n’ont pas vu la pièce, je la leur conseille vivement, ainsi que le crochet par la loge de l’acteur prévu avant chaque représentation. À ceux qui l’ont vue, je suggère la lecture du dossier presse sur le site très bien documenté du Théâtre de Poche."

CULTURE REMAINS - Florence Laruelle - février 2015

"De Leonid Andreïev (1871-1919) qui a perdu toute la mémoire, et plus encore était un étranger dans la vie. Avocat de profession, alcoolique invétéré, antitsar et antibolchevique, il acquiert une certaine notoriété dans les années 30 quand Victor Sjostrom, réalisateur Hollywoodien, adapte une de ses histoires (Celui qui reçoit les gifles) dans « larmes de clown », film sans succès. Pour débarrasser cette épaisse couche de poussière qui repose sur les travaux d’Andreïev, Olivier Werner, un excellent acteur français, se met en scène dans un one man show de 1h40 qui finirait par nous ennuyer si le comédien n’était pas aussi talentueux. C’est une merveilleuse mise en scène d’un meurtrier fou qui confesse les raisons de son acte sans accros et sans pause. Andreïev traite d’une histoire vraie dont il fut témoin au tribunal de Leningrad comme avocat. Les aveux de son personnage vibrent au rythme de sa folie incessante (Andreïev mourra d’une folie incurable). A plusieurs reprises dans sa confession, le meurtrier dit qu’il était un acteur ? Une comparaison qui fait réfléchir : Quel est le point commun entre le fou et l’acteur ? Vivent-ils une réalité parallèle ? Une réalité inventée, une fiction ? Dans son rôle de fou, c’est une maladie, dans son rôle d’acteur, c’est une profession. Sauf que l’origine du théâtre est née de la représentation de l’exaltation religieuse, très similaire de ce que nous définissons aujourd’hui par « la folie ». Les conséquences sont différentes, bien sûr, mais l’origine est la même : l’éloignement. L’insistance de Werner sur la similitude de l’état de folie n’est pas une coïncidence. Elle est enrichie d’autres éléments : sa folie meurtrière dans un monde de mots qui ne peut plus dominer et sa longue confession, errant comme un cheval prisonnier. Que serait l’acteur sans ses mots ? bien sûr, sa corporelle resterait mais nous ne serions pas apaisés de ce que nous considérons comme essentiel chez lui : l’agissement."
SIPARIO - Attilio Moro (traduit de l’italien) - février 2015

"Pendant plus d’1h30, Olivier Werner incarne magistralement Igniatievitch Kerjentsev, médecin meurtrier de son meilleur ami, Alexeï Constantinovitch Savelov, un « artiste versatile beau et insignifiant ». Kerjentsev, est-il fou ? Huit experts représentés par le public sont chargés d’examiner ce cas potentiel de folie à la lueur des explications du prévenu. Si Kerjentsev se pose également la question, c’est que le doute est permis, et cette ambiguïté intelligente et subtile tient le spectateur en haleine. Rencontre au sommet entre un texte magnifique et un acteur remarquable.
Dans un espace scénique qui ressemble à une cellule de prison ou d’hôpital psychiatrique, les spectateurs assistent à un duel entre la logique rationnelle et froide d’un médecin doué et la subjectivité habitée de folie d’un homme vexé. Pour tuer, il faut un mobile. Tatiana, le femme d’Alexeï, a des yeux très expressifs. Est-ce un motif raisonnable ? Kerjentsev lui-même semble douter de son état, qui évolue au fil de son récit : « vous ne me croyez pas mais moi non plus, je ne me crois pas ».
A moins que ce ne soit le récit lui-même qui l’entraîne sur le chemin tortueux de la démence ? Rien n’est évident dans ce texte pourtant rigoureux. Les diagnostics de schizophrénie, monomanie ou comportement obsessionnel traversent l’esprit mais ce meurtre a été froidement prémédité par un homme d’une intelligence supérieure.
« Ceux qui disent la vérité sont-ils fous ? » Il s’agit de décider si Kerjentsev doit aller en prison ou être interné. Car si l’accusé était en état de démence au moment des faits, il n’y aurait pas d’infraction. Mais comment définir la normalité et ses limites ? Les fous ne sont-ils pas ceux qui ont imaginé qu’une telle frontière puisse exister ? « Le plus grand prodige c’est la pensée humaine ». Et penser, Kerjentsev le fait admirablement.
Cet homme, prisonnier d’une « hallucinante solitude », semble transparent, curieux de vérité au même titre que ses juges. La prestation d’Olivier Werner est exceptionnelle. Partant d’une traduction mot à mot du texte russe original de Leonid Andreiev (datant du début du 20ième siècle), l’acteur donne sa propre interprétation du personnage, qui se retrouve dépassé par ses propres pensées. La pièce met en évidence la responsabilité des experts judiciaires, chargés de décider si un prévenu est atteint de folie. Il y aurait donc une frontière claire entre les esprits sains et les autres ? Une question qui hante toujours les tribunaux, 100 ans plus tard, lors de procès comme celui de Léopold Storme. Un one-man-show saisissant, à ne pas manquer."

WWW.DEMANDEZLEPROGRAMME.BE - Catherine Sokolowski - février 2015